Mood

Peut-on être déloyal envers sa classe sociale?

Il y’a quelques années, j’ai fondé une agence de communication. Aujourd’hui, nous sommes trois personnes à la co-diriger. Ensemble, nous sommes persuadées d’être dans la bonne direction mais comme tous chefs d’entreprises, nous questionnons régulièrement nos compétences et nos certitudes. Pour ce faire, cet été nous sommes parties en séminaire loin de la morosité parisienne. Je ne pensais pas qu’il allait autant me bouleverser. Récit.


Il y’a quelques années, j’ai fondé une agence de communication. Aujourd’hui, nous sommes trois personnes à la co-diriger.
En compagnie de mes deux associées Joelle et Sandra.

Avoir le mal de mer d’une classe classe à l’autre

J’ai été en charge de l’organisation de ce fameux kick-off. J’ai choisi l’un des plus beaux établissements d’Annecy. L’auberge du père Bise.  Deux étoiles Michelin pour son restaurant gastronomique. Cinq pour la partie hôtelière. Situé directement sur le lac au milieu d’un magnifique jardin, l’endroit choie ses clients tel une louve couvant ses précieux.

Deux jours avant notre départ, j’ai téléphoné à la conciergerie pour peaufiner les derniers détails. « Est-il possible, madame de nous réserver, une voiture ? Et qu’en est-il du restaurant gastronomique ? Nous souhaitons diner jeudi et vendredi aux alentours de vingt et une heure ? Oui …C’est bien cela. Nous sommes trois. » En raccrochant, mon mari près de moi m’a fait remarquer avec stupéfaction que je venais de prendre un accent un peu « précieux » !  


Aïe ! J’ai eu mal ! Si j’avais étais blanche, il aurait su que j’avais rougi. J’ai eu l’impression d’avoir trahie « ma classe ». Moi, banlieusarde, immigrée, j’ai appris le français en regardant des publicités à la télévision. Avec ma famille, nous utilisions des coupons alimentaires et récupérions les fringues portées par les enfants des patrons de ma mère, femme de ménage à l’époque.

Trente ans plus tard comment ai-je pu atterrir de l’autre côté de la rive sans pont et ne sachant pas très bien nager ? Et pourquoi je ne me sens toujours pas à l’aise lorsque je regarde derrière moi ?

Mes bonnes fées

Retournons à l’année de mes seize ans. Au lycée, je ne suis pas une élève brillante. Je suis bonne. Sans plus. Je choisis mes matières. Les sciences ce n’est clairement pas mon truc. En revanche, les lettres, ça me fait vibrer. Je voue un culte à Maupassant. Je lis Hugo. Un peu Stendhal. Queneau. Ionesco. J’ai eu ma période Stefan Zweig.  
J’ai des professeurs formidables. Notre lycée est dans une ZEP (Zone d’éducation prioritaire). Les élèves sont difficiles. Nous avons tous de graves problèmes liés à des causes sociales, familiales ou affectives. Dans ces conditions, difficile d’être harponnés. Et pourtant nos enseignants s’accrochent. Certains me marquent à vie.  

Mon prof’ d’histoire-géographie est jeune. A peine la trentaine. Tête de premier de la classe. Il porte le costume sombre et sobre sur un long corps maigre. Minuscules lunettes carrées pas très sexy. Un peu gauche et guindé, ses chaussures orthopédiques ne l’aident pas à paraitre détendu. Sa seule fantaisie : avoir déjeuné une fois au Mcdonald’s du coin. Et pourtant, il nous tient tête. Il serre la vis aux « désoeuvrés ». Il pousse les plus agiles. Personne n’est à la traine. Sa bienveillance et son amour me transportent.

Il y’a cette prof’ d’anglais. Elle nous donne à lire Charlotte Brontë, dans la langue de Sheakspears … Wuthering Heights ( Les Hauts de Hurlevent ). À deux semaines d’accoucher, le jour du baccalauréat, elle nous attend à la sortie des oraux avec une glacière à la main. Les glaces qu’elle nous offre ont le goût du bonheur. Elle nous assure qu’elle est fière de nous que nous soyons bachelier ou pas. C’est elle qui trouve les mots justes pour consoler les redoublants.  Ces deux bienfaiteurs ont joué les rôles de mes bonnes fées. Je ne voulais tellement pas les décevoir qu’il m’était impossible de ne pas réussir. Surtout, je les admirais.

« Quand on veut, on peut »?

Toutefois, des mentors dans ma vie d’étudiante et des personnes bienveillantes sur mon chemin professionnel, j’en ai rencontré quelques ‘uns par la suite. Mais le point de départ de mon ancrage socioculturel vient de cette école : le lycée Alfred Nobel.
Un article du monde paru en mars 2016 disait ceci :   « Pousser les élèves le plus loin possible – que ce soit à Sciences Po ou ailleurs –, lutter contre l’autocensure, renverser les déterminismes sociaux sont autant de défis que le lycée Alfred-Nobel s’est montré capable de relever. Chaque année, dans les indicateurs de résultats des lycées publiés par le ministère de l’éducation nationale, il figure parmi les champions de la « valeur ajoutée »».

Determinisme ? Fatalisme ?

Maintenant que je trouve mon salut dans l’école, quelque chose en moi me pousse à m’enfuir. Qu’est-ce donc cette chose ? Je cherche encore la réponse même si quelques pistes se dessinent.

Par exemple, Laetitia Maussion menait une vie mille à l’heure. Elle travaillait dans l’industrie musicale. La pression folle, les objectifs inatteignables et les égos surdimensionnés ont eu raison de son corps. Un jour, il a tout simplement dit stop ! Reset. Après un véritable reboot, elle est désormais apaisée et exerce aujourd’hui le formidable métier de sophrologue. J’aime énormément nos échanges car sa quête du savoir sur l’être humain et l’univers est insatiable.

Récemment, nous mettions en doute la conception de la réalité au travers des concepts liés à la physique quantique (pour elle cela n’existe pas), du notion du temps (pour moi, il n’est pas linéaire) ou encore du fatalisme. D’après ce qu’elle a appris de l’ astrologie karmique, « on considère qu’avant de s’incarner on décide en quelque sorte de ce qu’on a décidé d’experimenter dans la nouvelle incarnation. On arriverait déjà avec un bagage. Le sien accompagné de celui des ancêtres. » Si je valide sa théorie, j’avais déjà décidé que j’allais mener un destin incroyable. Pour être tout à fait honnête, je n’ai jamais douté que je parviendrai à m’extirper du fond de la caverne de Platon. Mais je n’aime pas l’idée que tout est déjà joué d’avance car il m’a fallu trouver des subterfuges pour y arriver.

Le leurre de la méritocratie

Reprenons donc le cours de l’histoire. Pour éviter la sectorisation mes professeurs m’écrivent des lettres de recommandations plus que dithyrambiques. Mon obstination paie : Paris III, la Sorbonne Nouvelle m’accepte en son sein. De là, je découvre le quartier latin. Je passe des heures dans les cafés à observer le Parisien et chérie les bancs des entreprises qui me font confiance pour réaliser stage sur stage alors même que je n’ai aucune expérience sinon celle du verbe !  Récemment un ami a cru me faire plaisir en célébrant ma réussite parce que pense-il je me suis donnée « tous les moyens » pour réussir. Pour lui, je suis une acharnée du travail avec une soif de reconnaissance. Pas faux ! Mon histoire personnelle peut expliquer certains traits de caractère. Mais, je suis convaincue que ce sont les paroles, les gestes et les actions des autres qui m’ont façonnée.  

Changer les règles du jeu

Longtemps j’ai eu honte d’avoir voyagée d’une classe à l’autre. Souvent j’ai eu l’impression d’être nul part à ma place. Aujourd’hui, j’essaie de faire la paix avec moi-même. C’est avec fierté que je deviens « bonne fée » à mon tour. Je redistribue ce que l’on m’a donnée. Du temps, de l’écoute, des conseils, des stages … Je donne sans compter pour aider les futurs « déracinés ».

e vais enseigner aux élèves de dernière année de L'Efap, le marketing d'influence. Un sujet riche propice à l'ouverture sur le monde.

D’ailleurs, j’entame un nouveau chapitre dans mon cheminement personnel, je vais enseigner aux élèves de dernière année de L‘Efap, le marketing d’influence. Un sujet riche propice à l’ouverture sur le monde. Telle Annalise Keating, j’ai hâte de les challenger et de changer à mon niveau, les règles du jeu.

En effet, nul n’est responsable de sa naissance, de l’endroit et du moment où il vient au monde. Nous sommes ce que nous sommes car nous avons été fabriquée par une complexité de causes. Rien n’est joué d’avance tant que nous n’avons pas rencontré l’autre et avancé ensemble !

Etes-vous d’accord ?

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17 Commentaires

  • Répondre
    Sandra Winter Durennel
    20 septembre 2020 à 11:32

    Comme disait mon arrière arrière grand père après avoir retracé la généalogie de la famille à l’adresse de sa future belle fille : « quelle que soit sa naissance, un homme n’a de réelle valeur que celle qu’il se doit à lui-même ». Et ce que nous pensons de génération en génération dans la famille. Le reste : c’est de la cosmétique Rose ?

    • Répondre
      Rose
      20 septembre 2020 à 18:13

      Tellement. Merci partner 🙂 Bisous

  • Répondre
    Pitt O Pitt
    20 septembre 2020 à 13:21

    « It’s not where you from, is where you at » – Rakim

  • Répondre
    Henry
    20 septembre 2020 à 13:47

    Ce genre de recul sur soi même inspirant et puissant.
    J’aime particulièrement la façon dont tu tresses le fil de ton parcours en l’agrémentant de références sociologiques liées à l’ascension sociale.

    J’attends, avec impatience, LE livre …

    • Répondre
      Rose
      20 septembre 2020 à 18:12

      Please, arrête de me mettre la pression lol

  • Répondre
    Pruniaux
    20 septembre 2020 à 14:19

    l’aristocratie financière
    la bourgeoisie industrielle
    la bourgeoisie commerçante
    la petite bourgeoisie
    la paysannerie
    le prolétariat
    le sous-prolétariat

    T’es en quelle classe du coup?

  • Répondre
    Rosa
    20 septembre 2020 à 17:48

    Rien n’est joué d’avance ! Ma nouvelle devise ! Quel parcours, ta volonté est féroce et tellement inspirante !

    • Répondre
      Rose
      20 septembre 2020 à 18:12

      On ne lâchera jamais ! Boom ! Bisous meuf

  • Répondre
    Laetitia
    20 septembre 2020 à 22:33

    Vaste sujet fondamental ! Le libre arbitre vs le déterminisme et le fatalisme. Dans quelle mesure pouvons-nous nous libérer de nos chaînes? On pourrait je pense en discuter pendant des heures 🙂 la libération c’est souvent le travail de longues années, voire de toute une vie. Mais pour cela il faut déjà avoir conscience de ses chaînes, des mécanismes à l’oeuvre, ce qui est à soi, ce qui a été hérité, engrammé, etc. Quelle marge de manœuvre pour développer la liberté intérieure dans un environnement que l’on peut pas maîtriser. Bref vaste sujet ^^ tout ce que je sais c’est que souvent les plus grosses entraves sont celles qu’on se met à soi même… Continue à écrire et donner à penser comme tu le fais <3

  • Répondre
    Salima
    21 septembre 2020 à 05:57

    La réponse à ta problématique est d’une telle évidence que tu fais honneur à toutes les classes et que le travail paie mais encore plus si on a des soutiens pour y parvenir, les profs d’histoires sont tjrs ceux qui te marquent ! Bref, j’aime te lire et bravo pour ton parcours de vie très inspirant, 💪👏😘

  • Répondre
    Aïssata
    22 septembre 2020 à 18:47

    Je me suis reconnue dans tes mots…
    pour répondre à ta question, je dirai qu’il n’est pas question d’être déloyal mais plutôt de construire des ponts entre les classes.
    Ce qui n’est sûrement pas aisé (position d’être entre deux chaises).
    Du coup pour surpasser ce sentiment de « malaise », peut-on concevoir cela comme s’il s’agissait de créer une nouvelle « classe » ?
    Bref j’ai pleins de questionnements mais pas de réponses… 🙂

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    JM
    24 septembre 2020 à 11:41

    Hello Rose,
    Un article beau et puissant. Il n’y a aucun mal a etre un.e transclasse mais le plus dur parfois c’est de s’affranchir de la honte qui s’en accompagne et cela vis-a-vis de sa classe d’origine et des differentes que l’on traverse aux gres des evenements de vie.
    Cela va des reflexes que l’on garde de sa classe d’origine et ca meme sans s’en rendre compte a ceux que l’on adopte et qui nous mettent mal a l’aise parfois…
    Je retiens de ton article cette phrase: « Nous sommes ce que nous sommes car nous avons été fabriquée par une complexité de causes. »
    Keep on going Lady Rose!

  • Répondre
    Stéph
    24 septembre 2020 à 12:56

    Vivement le livre!

  • Répondre
    Theolade
    26 septembre 2020 à 07:05

    Ce sont encore les questions qui traversent mon esprit.
    Suis-je à la bonne place ?
    Te lire me permet de remettre en question encore une fois cette désagréable sensation!
    On est ce que l’on est et qu’elle richesse !
    Merci pour ce partage qui me touche tout particulièrement

  • Répondre
    Matt
    27 septembre 2020 à 11:02

    Article très intéressant comme d’habitude. Cette question est légitime mais avec le temps on devrait peut être arrêter de se la poser. On cherche souvent à « plaire » ou se conformer à une vision générale qui nous dicterait notre façon d’être.
    Oui on vient de banlieue on en est fier et on devrait être à l’aise partout sans avoir à rougir. C’est un travail de longue haleine mais on y arrivera. Keep going Rose.
    Matt
    Ps : vivement ton livre 😂😂😂

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