La fugue
Mood

Le jour où j’ai fugué

Vous ai-je dit ? Je suis en train d’écrire un livre. Un roman autobiographique plus exactement. Le personnage principal ainsi que tous les autres qui gravitent autour existent bien. Dans quelle mesure ? Comment démêler le vrai du faux ? Écrire sur sa vie avec ses souvenirs est un exercice troublant, intense , déstabilisant … J’ai besoin de le faire. Je vous expliquerai ma démarche plus tard. 

Pour l’heure, je veux partager cette tranche de vie avec vous. Ce ne sera pas dans le livre. Elle n’y a pas sa place. J’aime penser que le jour où vous lirez ce roman autobiographique ( inshallah, mon éditeur valide tout !) vous vous souviendrez de ceci : les hommes peuvent être bons. Parfois. 

Avoir des potes

Nous sommes au mois de septembre. Je suis en troisième. Dernière étape avant les années lycée, à la Hartley Cœur à Vif. Ma bande de copines je l’adore. Elles sont tout pour moi. On reste des heures à discuter de tout et de rien en bas de leur résidence. Je me prends pour Brandy . En coeur, on chante à tue-tête « The boy is mine ». En yaourt of course ! Les chorégraphies de TLC et East 17 n’ont aucun secret pour nous. 

Les hormones nous font la misère. On est mal fagotées. Une de mes copines a vu ses seins pousser en une nuit. Elle est tellement mal dans ce nouveau corps qu’elle essaie de camoufler sa poitrine avec ses mains lorsqu’elle parle. Malheureusement pour elle,  elle récolte un « Barbara Streisand effect ». On ne voit plus que cela. Une autre dégage une odeur rance. On a beau volé du déodorant Narta au centre Leclerc, rien n’y fait. Pour ma part, on m’appelle calculette en référence à mes boutons sur le visage. J’ai un sein énorme. Un autre très petit. Ha, les hormones de l’adolescence : des criminels en puissance ! 

Bang bang, my baby shot me down

Heureusement que dans ce lot de malheurs un petit bonheur existe. Il s’appelle Harry.  Il doit avoir au moins vingt ans. Très grand. Sa peau est dorée. Crâne rasé. Il joue au basket. Le mec est beaucoup trop stylé. Tous les jours que Dieu fait, le bel enfant rentre chez lui en passant à côté de nous. Pour avoir le droit à jamais à ces quelques secondes de bonheur, on pourrait boire le sang de nos ancêtres. Quand il se faufile tel un chat dans l’allée, un ange passe. On arrête de respirer. Et on glousse. 

Comme tous les lundis, je finis le collège à seize heures. Je ne rentre jamais tout de suite chez moi. Je vis à cinq rues de ma bande de potes. Flemme de rentrer pour demander la permission de ressortir. Je mens à ma mère. Pour elle, je finis à dix sept heures trente soit une heure et trente minutes de liberté rien qu’à nous. On s’installe sur un banc. Et on attend … notre bonheur éphémère.

Seulement, voilà qu’un p’tit grain de sable vient troubler notre rituel. Mon p’tit frère me surprend. Ce petit con fait glisser très lentement son index sous sa gorge pour me signaler qu’il va me balancer auprès de la mama. A mon tour, je le menace de le chicoter s’il parle et lui propose un deal. De l’argent contre son silence. Il finit par tracer et de rentrer. 

Je n’en reviens pas ce petit morveux nous a fait rater l’arrivée de Harry !!! Personne ne l’a aperçu. Il a du échapper à notre regard lorsqu’on essayait d’écraser le moucheron. 

Les bêtises

On commence à s’ennuyer ferme quand Léa notre copine blanche avec ses beaux cheveux  châtains clairs nous suggère un passe-temps sympa : « Hey, ma daronne n’est pas là aujourd’hui. Venez, on va chez moi ? On va mater un film porno ? Je sais où elle les cache. hi hi hi ! ».

Gloussement général. 

Dans un silence en demi-teinte emprunt de gène, de curiosité et d’excitation on court vers son appartement. Elle tape le code. Elle pouffe. On caquette. On grimpe vite les escaliers. Ça urge. On est ivre d’euphorie. L’interdit nous attend. 

«  WOOOOOOOSE »

On s’arrête net. Ma sorcière mère vient de crier mon prénom dans la cage d’escalier. 

« WOOOOOOOSE . Tu sais, j’étais garée en bas dans ma voiture. Je t’ai vue monter ici alors que l’école est finie. Ne reviens même pas à la maison, petite menteuse !!! » ( Elle hurle en créole mais pour ne pas froisser vos sensibilités j’ai essayé de retranscrire le tout dans un gentil français.) 

Les cous de chouettes de mes copines se dévissent au ralenti dans ma direction. Elles plissent les yeux et arrêtent de respirer. Quant à moi, je me retiens de ne pas faire pipi sur moi. La raclée que je vais prendre va être fatale. Sans vraiment réfléchir, je dégringole les escaliers quatre marches par quatre marches. Elle est là. Poings sur les hanches. Le regard noir et le visage fermé. Elle tourne les talons en me jetant un tchip rageur. 

Va, vis et deviens

Plutôt que de la suivre, je rebrousse chemin. Je manque de me faire renverser par un gros break vert avant de grimper dans le bus 347. Direction Paris. Déterminée, je vais quelque part. Je ne sais pas où mais j’y vais. Il est hors de question que je rentre. C’est l’automne. Il est dix huit heures trente, la nuit se presse. Le bus vient d’arriver à Bobigny. Soit à dix km de chez moi. Je suis hagarde.

Où dois-je aller ? Où vais-je dormir ? Et si je rentrais finalement ? Non, mauvaise idée. Il est trop tard désormais. Sans trop cogiter sur la situation  je traverse un pont. Il n’ya personne. J’ai peur. J’ai froid. Je commence à regretter mon geste. D’ailleurs, j’ai perdu la notion du temps. La nuit m’enveloppe. Faire demi-tour me semble plus raisonnable. Mais pour aller où ? Je me retrouve à nouveau à l’arrêt du bus. Je m’assoie. J’essaie de calmer mes nerfs. J’observe la vie dans ce clair-obscur.  Le 347 en direction de Montfermeil s’en va. Celui en direction de Paris arrive. Le bal est sans fin. Je ne tiens plus. Mes larmes coulent. Je ne parviens plus à m’arrêter. 

Prends ma main

Soudain quelqu’un me donne une petite tape sur l’épaule. Tant bien que mal j’essaie de me sécher les larmes. Impossible. La personne me dit simplement :  

« Que fais-tu ici »

C’est la voix de Harry. Tétanisée qu’il me découvre ainsi, je me débrouille tant bien que mal pour ne pas montrer mes fêlures et la petite morve sur la commissure de mes lèvres. Dans chuchotement rempli de chagrin je lui révèle que j’ai fugué.  Avant de m’aide à me relever, je descelle dans son regard de l’étonnement puis de la compassion.

« Allez, viens, on rentre ! »

Bon, je ne suis pas très sereine de me retrouver face à la colère féroce de ma mère mais ce moment que je partage avec Harry dans ce bus bondé est un instant si irréel que des années plus tard je me demande toujours si je ne l’ai pas rêvé. 


Je n’ai plus jamais recroisé Harry. Ni dans la résidence. Ni dans la ville. Je n’ai jamais su le nom du film de boules que mes copines avaient prévues de mater ou si elles avaient mis àoeuvre leur projet. J’ai vaguement raconté ma fugue non sans en avoir rajouté (genre, limite, il avait profité de la situation ..) ma raconte avec Harry ce soir là. Alors qu’au fond de moi, je savais que Harry était mon ami. Un ami qui me voulait du bien. 

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2 Commentaires

  • Répondre
    Bru
    8 novembre 2020 à 14:09

    Beau à lire ça rappelle les souvenirs de l’adolescence tellement insouciante mais si riche en experience plus ou moins traumatisante #soyonsdesparentsbienveillants

  • Répondre
    Sev
    8 novembre 2020 à 15:52

    Super bien écrit ! Hâte de découvrir le livre 😉

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