Mood

Elle s’appelait Charlène

Drazic, Jodie, Anita, Costa, Nick, Katerina … Hartley Coeur à Vif ! J’adorais cette série. Loin du cocon rose poudré de Beverly Hills, plus inclusif que Dawson, définitivement moins gnangnan que Hélène et les Garçons…Hartley Coeur à Vif est très certainement la série qui se rapproche le mieux de ce qu’a été mon adolescence. Des jeunes pas vraiment beaux. Plutôt pauvres. Terriblement gauches. Des ados qui découvrent ensemble les rêves inachevés et les contrariés du quotidien avec en filigrane la douceâtre mélodie des accidents de la vie : sexe, violence, handicap, alcoolisme, suicide … Voici mon terrible cocktail émotionnel pour vous parler d’un sujet qui ne se laisse apprivoiser ni par vous, ni par moi, ni par personne d’ailleurs mais qui détruit près de 7 millions de personnes en France. Allez-vous tenir les 10 minutes de lecture que vous demandera cet article ? Aurez-vous le courage d’en parler autour de vous ? Testons !

L’adolescence, cette période ingrate

Coincée entre ma banlieue insoumise et Paris l’inaccessible, je fréquente un collège qui accueille en son sein ceux et celles que nous appelons communément des « cassos », des « gogols » ou plus encore des « Schlags ». Je ne suis pas la première de la discipline mais j’occupe une belle place. J’ai 13 ans et je ne ressemble pas à grand chose. Une vraie tige sur pattes. Une acné hideuse et coriace marque mon visage et mon dos. Mes hanches se développent. Mes joues, jadis creuses triplent de volume. La forme de mon nez, d’une délicieuse discrétion, est désormais empâtée. Il luit à chaque instant. Ne supportant plus mes cheveux crépus, je suis heureuse le jour où l’on décide de me les défriser. Je me rêvais sirène ébène à la chevelure dans le vent, me voici, hélas, mini-mama haïtienne du dimanche. Bigoudis et spray à laquer après chaque défrisage ! Je suis une croisée entre un castor et un mouton. L’angoisse ! Si seulement le reste de mon corps était à peu près convenable… Mes seins se dessinent. Le droit devance d’une bonne longueur le gauche. Les bras m’en tombent. Je ne sais d’ailleurs pas quoi faire avec ces longs bâtons. Mes ongles sont déminéralisés. Fourbus, cassés. Impossible de les camoufler sous du vernis bon marché. J’essaie tant bien que mal de m’inventer un style vestimentaire mais le mix jogging et bottes de cowboy ne matche pas vraiment.

Les drames des années collège

Malgré cette dégaine je crois pouvoir sortir avec le garçon le plus frais du collège. Il s’appelle *Ricardo. Un grand brun aux yeux bleus et au sourire enjôleur. Dès que je le croise dans la cours de récréation je me dandine comme si une puce me grignoter le bout des fesses. Mes meilleures copines sont au courant. Elles m’encouragent à lui parler. J’ai une grande gueule c’est vrai, seulement Ricardo me fou la chocotte, il me rend toute chose. Impossible de lui roucouler un « salut, ça va ? ». Plutôt mourir.

Mais ce matin là. Tout bascule ! J’arrive après mes copines dans la cours de récréation. Elles sont guillerettes comme si Drazic en personne les avait toutes emballé.

– « Wesh* –anagronisme-, Ils se passent quoi, les Grosses? Pourquoi vous rigolez comme des ânesses ?  » leur ai-je demandé.

– « Hi hi hi ! Délire. Ils se passent un truc de fou. Ricardo veut te parler » hennissent-elles en coeur.

A ce moment précis, une tonne de scénarios défilent dans ma tête. Mon rythme cardiaque s’accélère. Je vois la bague à mon annulaire puis les jolis minois de nos enfants et enfin lorsque en décapotable avec nos deux chihuahuas en bikini, direction Miami Beach lorsque nous serons vieux.

-« Alors, il t’attend. Dépêche ! »

Le temps de reprendre mes esprits qu’elles m’avaient déjà jeté en pâture. J’étais là, immobile, jeté dans la gueule du loup, je ne savais plus mon nom. Entouré de son groupe de copains, je suis restée en dehors du cercle comme un piquet, la détresse dans l’oeil, attendant un signe de l’homme de ma vie. Les gloussements de mes chouettes de copines en arrière plan ne me perturbent pas plus que cela. Et finalement le miracle se produit. Ricardo me regarde … seulement dans son regard, je ne vois que du mépris … J’ai honte. Mes amies sont hilares. Fières de leur blague, elles vont se déchirer la glotte et se pisser dessus tellement qu’elles n’en peuvent plus. Elles rient toutes. Sauf une. C’est *Charlène. Comme d’habitude, personne ne comprend ce qui se passe dans sa tête. D’ailleurs, pourquoi elle traine avec nous ? Elle n’a tellement rien à dire qu’elle nous saoule celle-là.

Je parviens tant bien que mal à m’enfuir. Direction la classe. Pour arriver dans notre salle, je suis obligée de croiser celle de Ricardo. Mes camarades toujours ravies de leur blague piaffent tellement fort que je hurle un magnifique « vos gueules ». Pas de chance, mon professeur de français, M. Petit m’attrape par le col et m’intime d’aller expier mes fautes chez le Proviseur. Décidément cette journée est nulle …. comme ma vie !

La souffrance éternelle des victimes

Dans le couloir je croise *Charlène. Recroquevillée sur elle-même. Il me semble qu’elle est bossue à porter une fatigue infinie. Elle baille sans cesse. Chétive. De longues tresses noires lui mangent le visage. J’ai du mal à distinguer son regard que je devine éteint. Ses vêtement sont piqués et rapiécés par endroit. Et puis des fois elle sent le pipi. Elle n’est pas méchante. Loin de là mais je ne comprends pas qui est cette fille. On dirait qu’elle ne ressent rien.

Pas même la fois où *Géraldine s’est faite écraser la jambe par le bus 601 à la sortie du collège. Impassible lorsque toute l’école a appris la grossesse d’*Enide, 13 ans par le pasteur de son église. Imperturbable quand l’assistante sociale est venue chercher *Cyril en pleine classe car son père venait de commettre une grosse bêtise … Rien. Elle n’a jamais rien dit. Alors la fois où le proviseur nous a réuni pour nous apprendre que *Charlène avait tenté de se suicider… Je n’ai rien compris !

Et encore moins quand durant la semaine de son hospitalisation les bruits couraient qu’elle était l’esclave de la famille qui l’avait recueillie en France. On disait qu’elle se levait aux aurores pour préparer les repas, habiller les enfants, repasser les vêtements de l’oncle, oncle qui s’autorisait de lui réclamer quelques fellations en rentrant du travail … Son cousin, *Langke qui fréquentait le même collège n’a eu de cesse de dédouaner les siens.

En effet, comment pouvions nous imaginer que son père pouvait violer sa nièce ? Pire, comment sa mère si attentionnée aurait pu ne pas voir une telle barbarie ? Quant à lui, quel plaisir prendrait-il à voir sa cousine s’abimer le corps et l’âme ? Non. Il est évident que nous nous trompions. *Charlène devait souffrir d’un autre trouble. Et puis, franchement, elle était trop bizarre. Toujours en retrait de tirer la tronche. Elle ne riait jamais à nos vannes. N’avait aucune sympathie pour les profs. Toujours en colère seulement elle ne le montrait pas. Elle était silencieuse. Si muette que plutôt de raconter le secret qui la rongeait elle a préféré se taire à jamais. Après 7 jours d’hospitalisation, elle avait trouvé le moyen de nous clouer le bec. Elle s’est pendue sous sa douche. Charlène allait avoir 14 ans.

Nous sommes tous concernés

Maintenant que je suis devenue maman et très attentive aux règles des tabous qui se jouent dans les familles, j’ai compris que nous le savions. Oui, nous savions qu’elle était victime de violence dont l’inceste. Elle nous l’a dit mais nous n’avions pas voulu entendre et comprendre parce que cette violence-ci est tout simplement inaudible. Qui peut prétendre rester de marbre en apprenant que des bébés peuvent être violés par leur père ? Que des gosses sont transformés en objets sexuels par leur père, oncle, frère, cousin car il est plus facile de soustraire un être sans défense plutôt que de se payer une prostituée ? Que les viols commis par les incesteurs durent en moyenne 4 ans ?

Après analyse, je dirai que nous nous sommes protégés en nous terrant dans nos problèmes (aussi futiles soient-ils). Et puis, nous avions aussi nos vrais soucis. La violence qu’elle subissait était trop dure pour nous alors nous l’avons abandonnée. L’inceste détruit, mais le silence tue. Aujourd’hui la parole des victimes se libère. C’est bien. C’est le premier pas d’un long combat vers « la guérison ». Et dans ce cauchemar, les victimes ne sont pas les seuls malades. Nous sommes tous concernés par l’inceste.

Statistiquement tout le monde a déjà rencontré un incesteur.

Chers lecteurs, voici quelques chiffres qui vont vous donner la nausée mais faire le jeu de l’autruche c’est renforcer le pouvoir des incesteurs. :

  • ⁣1 Français sur 10 affirme avoir été victime de violences sexuelles durant son enfance soit 6,7 millions de personnes ⁣
  • 4 ans est la durée moyenne d’une « relation » incestueuse ⁣
  • Dans 94% des cas, les agresseurs sont des proches (père, beau-père, frère …)⁣
  • 78% des agressés sont des femmes ⁣
  • 98% des incesteurs sont des hommes⁣
  • l’inceste réduit la durée de vie en moyenne de 20 ans.

⁣Alors oui, quand je lis, écoute ou regarde des documentaires sur l’inceste, je suis dégoutée, horrifiée, je dors mal. Ca m’arrive même de perdre l’appétit et d’avoir un spleen durant quelques jours. ⁣Mais ce qui me tue encore plus c’est de faire comme si cela n’existait que chez les autres, or statistiquement tout le monde a déjà rencontré un incesteur. A méditer, n’est-ce pas ?

*Tous les prénoms ont été modifiés.

Si vous souhaitez aller plus loin *Attention tout ce qui suit est très difficile à entendre et à lire

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