Entrepreneuriat

Comment Keyser Suzy a failli mettre en péril ma boite d’édition

Octobre 2005. Il est onze du matin. On est seules. Elle pleure. Fort. Puis tout doucement. Et soudain je ne l’entends plus. Mes bureaux sont dans une zone industrielle dans le 9.3. Nous sommes au Blanc-Mesnil. Au deuxième étage. L’immeuble est un grand cube en verre fumé de cinq étages.  Au loin, par la fenêtre, rien de très sexy. Du béton. Du matériel de chantiers. Mes petits bébés sont là aussi. Quinze mille belles pièces. Bien emballées sous cellophane. Le fruit d’une année de travail. Il fait froid. Tout est gris, dehors. C’est le jour que je choisis pour virer  » Keyser Suzy », ma pire rencontre professionnelle  !

You’re fired !

La nuit. J’ai cogité.  Je n’ai su que le matin même. Je la lourde !  Je ne peux plus me la carrer.  A quoi peut-elle penser là ? Accroupie, elle couine.  Ses cheveux sont impeccables. Sa manucure irréprochable. Un peu de morve tout de même au coin des lèvres. Elle me fascine. Tiens. Où est passé son speedy Vuitton ?

Elle est chaude. Elle gonfle. Ma boule d’angoisse me fait mal. Trop de questions se bousculent. Elle vient de lever les yeux. Elle me regarde. Je baisse les yeux. Putain ! C’est qui la boss ici ? Elle m’intimide. Elle ouvre la bouche. Sa voix est fluette. Je déteste quand elle fait ça.  J’entends à peine.  « Rose. Je vais changer. J’ai compris. Laisse-moi une chance s’il te plait. » Dans ma tête. « Plutôt crever, bitch ! » Et puis je m’entends dire. « Tu prends tes affaires. C’est fini. Je ne veux plus te voir ».  Elle marmonne un long truc. Je ne comprends rien.  Je suis un peu triste. Déçue. D’elle. De moi. J’ai peur aussi. Je me sens seule tout d’un coup. Est-ce que je vais y arriver sans elle ? Fuck ! Arrête. Souviens-toi, collée à mes basques, ces six derniers mois, elle m’a rendue la vie éprouvante. Flashback !

Miss Madame Bla Bla Bla !

Lorsqu’on me l’a présente. Je l’a trouve lumineuse. Intelligente. Brillante. Elle est plus âgée. Elle assure. Elle parle bien. Elle emploie des mots savants. Elle a bourlingué dans les plus grands groupes. Ses boss l’ont toujours complimenté pour ses idées. Les chiffres ? Elle leur fait la misère. Elle pratique le kravmaga. Elle leur tord le cou. Mon magazine c’est comme si c’était le sien. Elle a toujours voulu en monter un. Mais elle n’a jamais eu le courage de s’y coller. Elle trouve que je suis incroyable. Elle dit qu’elle m’admire. Elle me présente à son cercle d’amis. Ils viennent d’un milieu que je connais peu. Ils sont aisés. Fils de diplomates. Filles de grands héritiers africains. Ils se donnent rendez-vous dans les hauts lieux de la capitale parisienne. Toujours tirés à quatre épingles. Les garçons portent le costume trois pièces. Et la chemise blanche immaculée. Avec des crocodiles fraichement découpés aux pieds. Les filles sont hautaines. Grandes. Belles. Boudent souvent. Avec un port de tête royal. Entre eux  ça palabre beaucoup. Ils discutent de politique. De philosophie. Bref. Ils sont parfaits. Elle est parfaite. Elle tombe à pic. Je suis sous sous le charme.

LIIE, Luxe Inclassable Impertinent Éclectique.

J’ai vingt trois ans. Je tourne en rond dans ma grosse boîte de media. Je suis déjà blasée. Mes collègues parlent de s’acheter un appartement. Ils veulent se marier. Quand ils commentent leur plan de vie autour de la machine à café. Je m’éloigne. Je vais vomir. Ils me foutent le cafard.  Ce n’est pas mon truc. Le mien, ce sont les beaux magazines. Ca me fascine. J’aime le beau papier. Les tirages nobles.

Le deuxième numéro de LIIE : la mort. Une prémonition ?

Un matin, je décide de créer le mien. Je n’ai aucune idée de comment m’y prendre. Mais je me lance. Je me barre de ma super boite. Je fais un bon mois de recherche à Beaubourg. C’est là que je trouve l’inspi. Il ya’ toutes sortes de magazines. J’ai une intuition. Pour réussir, il ne faut pas rester seul.  J’en parle autour de moi. Très vite on me présente aux bonnes personnes. Fred, mon soldat, mon Heimdall le gardien de ma forteresse de convictions me prévient.  » La presse c’est passionnant mais tu risque de te casser les dents.  T’as de l’argent ? Non. « T’as une Regie publicitaire ? Une quoi ?  Comment comptes-tu payer ton équipe ? Ha ça je sais, ils seront bénévoles (au début) . »

The dream team

Mon équipe je la constitue vite. Mes camarades de galère. Je les revois tous. Il y’a Sind mon double. Et moi le sien. Il rédige les papiers de fond. Je veux un petit air pompeux à mon magazine. J’impose des thèmes Nietzschéens. Il tire parfois la tronche. Mais on vit des  aventures formidables et rocambolesques. Il en tire des papiers mémorables. Son reportage fleuve sur Jean-Claude Romand me hante encore. – Je ferai une note spécialement sur Sind pour que vous puissiez bien comprendre la suite des événements -. Je vois  Jany ! Il a une grande gueule. Il est souvent odieux. Je le pense misogyne par moment. Mais je lui découvre un coeur tendre quelques fois. Il est incollable sur toutes les musiques. Il adore le Japon. Les femmes. Beaucoup les femmes. Les sujets sulfureux, c’est pour lui ! C’est bien ce grand noir costaud aux cheveux défrisés qui me propose de mettre le doigt sur la fin d’un tabou pense t-il savoir : l’echangisme. Je vois Christelle ! Grande brunette, au regard pétillant et au sourire timide. C’est l’aînée de la famille que nous formions à l’époque. À la base, son truc c’est la deco. Elle n’y connaît pas grand chose en bureau de presse mode mais elle mixte les pièces comme personnes. Le style  c’est son dada. Allez hop … Elle est notre styliste.  Notre tribue se complète vite. Nous rejoignent alors une secrétaire de rédaction, des pigistes, un webamatser, une directrice artistique, un graphiste, une maquettiste, un photographe, une responsable communication. Dans l’euphorie des débuts, toutes ces forces vives travaillent gratuitement ou acceptent d’être payées chichement. Pourtant, a l’arrivée de Keyser Suzy, celle qui sera notre directrice marketing tout s’ecroule !

Sous influence

Keyser Suzy a ce truc que toute personne incompétente ont : le culot ! Petit à petit, elle sème le trouble dans ma team. Je lui fais confiance. Je pense qu’elle sait mieux que moi. Je travaille avec toutes les personnes qu’elles me présentent. Je prends de la distance avec certains membres de mon écurie.

Une fois, sous son influence, j’ai humilié un membre de l’équipe. Aujourd’hui encore je me sens encore  morveuse. Keyser Suzy est tellement persuasive qu’elle réussit à me convaincre de laisser ma directrice de communication moisir devant la porte du Carmen le soir du lancement de mon magazine. Plus de cent cinquante personnes se bousculent pour rentrer tandis que Katoucha, Edouard Bear, Satya Oblette mettent le feu au danceflore. Keyser Suzy reproche à notre dir’ com de me faire trop de compliments sur mon physique ou mes tenus vestimentaires. Et puis, Elle a trop bien travaillé sur ce lancement. Il y a trop de monde. Keyser Suzy préfère que ce soit plus élitiste. Et puis, elle trouve que notre dir’com parle trop. Bref. Après la fête, je dois la virer. Et c’est comme ça pour tout.

Le réveil

Je commence à être agacée. D’autant plus que son taff de directrice marketing ne m’apporte que des emmerdes. Ses mauvais choix me font perdre un fric fou. Bientôt Madame m’oblige à mieux la payer. Une reine du business marketing de  son rang devrait empocher 60k€ minimum. Ça tombe mal, ça y’est on est dans le rouge. Elle me fait une fleur en restant à mes côtés. Pour la peine, je devrais la nommer et présenter comme co-fondatrice ! Et puis quoi encore ?

Alors ce matin là quand je l’ai remerciée, j’ai su ! J’ai gagné une manche mais pas la bataille !

Dante vient de m’ouvir la voix. Je suis dans l’ante-enfer. La porte de l’enfer est juste derrière. Et je m’y engouffre !

 

La troisième partie de cet article se trouve ici 

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